Toi le soumis habitué du blog, je ne t’apprends rien, Elena manie le plumeau et la plume. Avant la publication de la très attendue saison 2 de la Maid Academy, et oui ! encore un peu de patience (saison 1 ici), j’ai demandé à ma soubrette de relever le défi de la fiction. Elle venait de m’offrir un splendide service à thé dit « de la tsarine Elisabeth ».
Au XVIIIème siècle, Elisabeth Petrovna fut une redoutable stratège politique aux moeurs dissolus, elle n’a rien à envier à celle qui lui succéda, la célèbre Catherine II. Le thème était tout trouvé ! J’ai exigé de ma scribouillarde de domestique qu’elle s’inspire de la vraie vie de l’impératrice russe. Par exemple, le récit se déroule notamment au Bal des Métamorphoses, évènement véritable où la tsarine exigeait que les femmes s’habillent en homme et les hommes en femme. Ce qui ne pouvait qu’inspirer Elena qui m’a rendu une nouvelle BDSM assez réussie, avec parfois des accents de conte à la Disney dans une atmosphère flaubérienne… J’arrête là les références flatteuses, Elena pourrait prendre le melon, alors que l’heure est plutôt à la citrouille. L’histoire se déroule en plein Halloween. Bonne lecture les ptits culs !
Paris, le 31 octobre 2026
À Paris, ce mercredi trente-un d’octobre mil sept cent cinquante-trois.
Les coups de rein de ma Maîtresse gagnent en intensité, varient, se succèdent et semblent se prolonger à l’infini. Mes gémissements leur répondent en passant de couinements de vierge encore innocente à des vagissements presque obscènes, trahissant peu à peu un abandon total.
C’est ainsi que ma vénérée Maîtresse Gladys me replonge une nouvelle fois dans l’Arrière-Monde…
…Le basculement est total. À nouveau, les lumières et les sons se désaxent, s’étirent, tandis que la réalité se distord jusqu’à devenir méconnaissable. Le monde que je connais se dissout autour de moi, m’arrachant au présent pour me précipiter vers un autre temps, un autre lieu, une autre quête…
Chapitre 1 — À la Pagode
Je quitte le donjon, un peu plus hébétée qu’à mon habitude. Encore groggy par ce nouvel orgasme, plus bref cette fois-ci mais tout aussi intense. Je décide d’enchaîner avec la collecte du nouveau service à thé commandé par Maîtresse Gladys.
Je constate rapidement une énigmatique absence dans les rues parisiennes. Le silence n’est interrompu que par le claquement de mes bottes sur les pavés.
Puis je réalise ce qui manque.
Les voitures.
Toutes les voitures.
Les habits des passants sont eux aussi, pour le moins, décalés. En retard d’un siècle ou deux, je dirais.
Ce doit être une convention ou quelque événement du même genre réunissant des passionnés de la Belle Époque ou de Napoléon.
Je ne me pose pas davantage de questions, obnubilée par ma tâche et mon devoir de bien faire.
Suivant la courte liste d’adresses indiquées par ma Maîtresse, je m’enfonce dans une ruelle et pénètre dans une première boutique, dont l’enseigne vieillotte en bois est ornée d’une théière argentée.
Le boutiquier arbore une fine moustache ondulée, manifestement travaillée avec le plus grand soin. Son accoutrement est parfaitement en accord avec la décoration surannée du lieu.
— Je crains, Mademoiselle, que vous n’arriviez trop tard. Toute ma provision vient précisément de trouver acquéreur. Mais peut-être trouverez-vous votre bonheur chez mes confrères de la maison Gersaint, sur l’île de la Cité.
Il inscrit cette autre adresse sur un carton jauni, plus prestigieuse selon lui et qui devrait répondre à mes besoins.
Je quitte son échoppe mitée pour me rendre sur l’île de la Cité.
Derrière moi, la petite clochette de la porte retentit une dernière fois.
Pourtant, personne n’était entré.
Je me dirige vers cette seconde adresse, zigzaguant quelque peu entre les pavés irréguliers, perchée sur mes hauts talons.
L’échoppe, sise sur le pont Notre-Dame, présente déjà mieux. Imposante, elle dégage une impression de luxe sobre et arbore, elle aussi, une enseigne.
Celle-ci, en métal, figure un magot chinois assis au milieu d’un riche décor de rocaille.
Je pénètre dans la boutique, véritable capharnaüm de luxe exotique, où se mêlent coffrets précieux en écaille de tortue ou en nacre, pendules de table monumentales, miroirs de toilette sculptés et dorés, objets en laque d’Extrême-Orient, porcelaines fines…
La liste semble sans fin.
— Bienvenue à la Pagode, Mademoiselle. Nous vendons toutes sortes de girandoles, miroirs, bijoux, porcelaines, glaces, tableaux, dessins, estampes, laques… Madame Gersaint en personne, pour vous servir.
La voix aigrelette de la vendeuse me parvient dès mon entrée. Une femme gironde perdue entre deux âges, elle porte une cocasse perruque blanche et une élégante robe ample dans des tons ocre et saumon.
Elle se tient derrière un comptoir de bois verni, entourée d’une myriade de serviteurs et de servantes, tous vêtus d’un uniforme sombre d’inspiration asiatique.
Je lui transmets la commande de ma Maîtresse, ce qui assombrit rapidement ses traits.
— Je suis au regret de devoir vous annoncer que nous avons vendu tous nos services en porcelaine, qui plus est très récemment. Mais la prochaine livraison navale devrait avoir lieu dans deux ou trois mois seulement.
Quelle chance…
J’imagine déjà le désappointement de ma Maîtresse, son effet sur son humeur, puis, assez rapidement sans doute, sur la couleur de mes fesses…
J’en frissonne par avance.
— Ce n’est pas possible, Madame. Vous devez bien avoir encore un service en porcelaine dans tout ce bric-à-brac !
— Sachez, Mademoiselle, que notre enseigne demeure l’une des plus courues et renommées de Paris. Veuillez donc modérer vos propos. Il se trouve qu’une très importante personne est venue nous acheter tous nos services en porcelaine pour une réception spéciale. Voilà.
Me voici bien avancée, surtout.
Je décide néanmoins de flâner quelque temps dans la boutique, bientôt accompagnée d’une jeune demoiselle de magasin, tout aussi charmante que malhabile.
Elle manque à plusieurs reprises de renverser d’abord une toile, puis un gigantesque vase chinois.
— Vous ne ferez pas de vieux os ici, Mademoiselle, j’en ai peur. Vous devriez vous trouver une profession moins risquée.
La jolie trottine, prénommée Marguerite, demeure peu bavarde et réservée, mais n’en est pas moins fascinée par mes bottes à talons.
Elle complimente mon style avant-gardiste, qu’elle juge d’une originalité folle.
Ce ne sont pourtant que mes hautes bottes noires en vinyle, partie intégrante de mon uniforme de soubrette.
Je questionne en douceur cette souriante blondinette, cherchant, l’air de rien, à en apprendre davantage sur la mystérieuse acheteuse des services à thé.
J’apprends qu’il s’agit d’une excentrique tête couronnée en provenance de Saint-Pétersbourg, qu’elle organise ce soir même, en cette veille de la Toussaint, une grande réception. Les Gersaint ont même obtenu deux billets pour l’événement.
Le choix de la date aurait d’ailleurs choqué la noblesse parisienne, celle-ci correspondant à l’ouverture de la « période des morts », lorsque les nuits deviennent plus longues, plus sombres et plus froides. Des nuits où l’on risque de croiser la fantomatique Chasse Artus dans le sifflement du vent.
La fin justifiant toujours les moyens, je tente sans scrupules de corrompre Marguerite en lui promettant de lui donner, après la réception, mes bottes à talons si elle accepte de dérober l’une des invitations à mon intention.
Elle refuse d’abord.
Puis, après avoir été durement sermonnée par sa patronne pour avoir laissé choir un précieux lot de vaisselle, avec mon aide, je l’avoue, elle finit par acquiescer d’un discret hochement de tête.
Je quitte la Pagode et attends patiemment ma jeune complice à notre point de rendez-vous sous le pont Notre-Dame.
Elle arrive presque en sautillant, finalement heureuse de son petit larcin, tenant fièrement dans une main non pas une, mais les deux invitations.
— Es-tu sûre de ne rien risquer vis-à-vis de tes employeurs ?
— Peu m’importe. Je ne compte pas faire carrière à la Pagode. Ils passent leur temps à me crier dessus et à me rabaisser, pour un oui ou pour un merde.
— Voyons, Marguerite ! Restez correcte dans vos propos. Ce n’est pas digne d’une Demoiselle !
J’ai un bref instant l’impression d’entendre Maîtresse Gladys parler à travers moi.
Dans tous les cas, je vais devoir garder encore quelque temps mon pot de colle.
Nous étudions, assises côte à côte au bord de la Seine, nos billets d’invitation :
Par ordre de Sa Majesté Impériale,
Monsieur le Grand Chambellan a l’honneur d’enjoindre à Monsieur et Madame Gersaint de se rendre au Palais Impérial pour le Bal dit des Métamorphoses qui s’y donnera le mercredi trente-et-un octobre mil sept cent cinquante-trois, à six heures du soir.
Il est ordonné, selon le Bon Plaisir de Sa Majesté, que les Cavaliers s’y présentent en habits de Dames et les Dames en habits de Cavaliers.
Le masque sera de rigueur au début de l’assemblée.
Un mélange d’excitation et de danger s’empare alors de moi.
Je n’étais quand même pas en train de planifier de voler, à une tête couronnée, un simple service à thé ?
Tout ça pour satisfaire les exigences de ma Maîtresse ?
Armée en tout et pour tout de mon sourire timide et de ma gauche trottine Marguerite ?
J’ai bien peur que si.
Chapitre 2 — La préparation
Nous voilà réunies chez Marguerite, dans une lilliputienne chambre de bonne, à nous préparer dans l’urgence pour ce bal.
La pièce est si petite que nos affaires semblent déjà s’y marcher dessus. Une étroite fenêtre laisse entrer les dernières lueurs du jour, tandis que, sur une étroite table branlante, s’entassent vêtements, rubans, poudres et accessoires improvisés.
Si nous avons bien saisi le concept de cette soirée, tous les hommes doivent s’y présenter travestis en femmes et, inversement, les dames en hommes.
Je serai donc probablement la seule personne du bal à ne pas avoir besoin de me travestir. Cette pensée me fait sourire.
Ma petite Marguerite tient cependant à reprendre entièrement mon maquillage, qu’elle juge manifestement trop éloigné des tendances actuelles.
Je lui tends donc mon sac à main et en sors rouge à lèvres, mascara et diverses palettes.
Je la perds alors quelques instants.
Marguerite ouvre chaque objet avec une précaution presque religieuse, émerveillée et stupéfaite devant mes artefacts de beauté venus d’un autre temps. Elle retourne un tube de mascara entre ses doigts, observe le mécanisme d’un rouge à lèvres comme s’il s’agissait d’une invention magique, puis approche son visage du petit miroir pour examiner les poudres et les couleurs.
— Tout cela tient vraiment dans ce petit sac ?
— Tu n’as encore rien vu.
Elle me lance un regard curieux.
Après quelques explications d’usage, je m’assieds devant elle et la laisse prendre les choses en main.
Marguerite commence par défaire ma coiffure.
Ses doigts se glissent dans mes cheveux avec une douceur inattendue, dénouant patiemment chaque mèche. Dans l’exiguïté de la pièce, nous sommes presque accolées l’une à l’autre. Je sens parfois son souffle contre ma joue lorsqu’elle se penche vers moi, concentrée sur son travail.
Il règne dans la chambre une chaleur étrange.
Peut-être à cause du poêle.
Mais pas seulement.
Elle redessine ensuite mes lèvres avec application, s’arrêtant parfois pour observer son travail.
— Ne bougez pas.
Je m’immobilise.
Son pouce vient retenir doucement mon menton tandis qu’elle applique la couleur.
Elle travaille avec une concentration presque troublante. Nous sommes si proches que je distingue les petites taches de rousseur dispersées sur son nez et la chaleur de son corps contre ma peau.
Peu à peu, son coup de crayon transforme mon regard.
Elle accentue la ligne de mes paupières, allonge mes yeux et leur donne une forme féline. Les couleurs choisies font ressortir mes iris bleu-gris sombre.
Lorsqu’elle termine enfin, elle me tend son petit miroir à main.
Je découvre alors mon reflet.
Une Elena différente.
Plus travaillée. Plus délicate.
Plus féminine, aussi.
Marguerite a su accentuer chaque trait sans jamais les masquer. Mes lèvres semblent plus charnelles, mon regard plus profond, presque insolent.
Je reste quelques secondes à m’observer.
Puis je souris à mon reflet.
— Alors ?
Marguerite attend ma réponse avec une nervosité touchante.
— Je crois que je pourrais finir par me plaire.
Elle éclate d’un petit rire.
— Vous êtes très belle, Mademoiselle Elena.
Le compliment me surprend davantage qu’il ne devrait.
Je relève les yeux vers elle dans le miroir.
— Merci, Marguerite.
Elle détourne immédiatement le regard.
Pour terminer son œuvre, elle applique juste sous mon œil gauche une petite mouche.
Une « passionnée », me précise-t-elle.
— Une passionnée ?
— C’est ce que cela signifie.
Je m’observe une dernière fois.
— Voilà qui me correspond déjà beaucoup mieux.
J’enfile ensuite ma robe à la française.
Une véritable petite épreuve.
Marguerite m’aide à ajuster les paniers, puis les jupons, avant de refermer progressivement la robe autour de moi. La structure d’osier élargit ma silhouette de manière presque indécente.
Le noir de la robe me convient immédiatement.
Certaines habitudes restent intemporelles chez moi.
Marguerite ajuste ensuite les manches et les engageantes de dentelle noire. Ses doigts remontent lentement le long de mes graciles avant-bras afin de lisser le tissu.
La dentelle espagnole épouse ma peau.
Elle recule de quelques pas pour m’observer.
Son regard descend lentement sur ma silhouette.
— Alors ?
— La Tsarine n’a qu’à bien se tenir.
Un sourire de prédatrice étire mes lèvres.
Marguerite doit maintenant enfiler des vêtements d’homme.
À mon tour de prendre les choses en main.
Je commence par nouer ses cheveux blond miel avant de les dissimuler sous une perruque masculine argentée.
Le changement est immédiat.
Son visage paraît soudain différent, plus sévère. Presque adulte.
Je lui fais ensuite enfiler l’habit à la française, composé d’un justaucorps, d’une veste et d’une culotte descendant jusqu’aux genoux, associée à des bas de soie. Un tricorne à plume bleu indigo complète sa tenue.
Marguerite se regarde dans le miroir.
Le premier choc de la transgression se lit immédiatement sur son visage.
Puis elle sourit avec une joie presque enfantine.
Elle tourne légèrement sur elle-même, observe sa silhouette, touche la perruque.
— C’est étrange, je n’ai jamais porté de vêtements comme ceux-là.
— Et alors ?
Elle réfléchit.
— Je crois que j’aime bien.
Je souris à mon tour, un brin nostalgique.
— Fais attention. C’est comme ça que commencent les mauvaises habitudes.
Je baisse les yeux vers ma robe noire, mes mains couvertes de dentelle et l’ampleur extravagante de mes paniers1.
Puis je relève le regard.
Je m’approche d’elle.
J’ajuste une dernière fois son col.
— Vous avez vraiment l’air d’un garçon, lui dis-je.
Elle rougit encore puis me regarde longuement.
— Et vous, Mademoiselle Elena, vous êtes une vraie dame.
Pourtant, à cet instant précis, j’ai l’étrange sentiment que nous venons toutes les deux de nous transformer en quelque chose d’un peu plus proche de nous-mêmes.
Que cette fête commence.
Chapitre 3 — L’arrivée au Palais
Hors de question de nous rendre au palais de la Tsarine comme de vulgaires palefreniers.
J’utilise donc, Elle ne m’en voudra pas, je l’espère, une partie de la bourse fournie par ma Maîtresse pour louer un carrosse.
Après tout, il s’agissait d’une mission.
Et une mission d’une importance capitale : voler le service à thé de la Tsarine.
Le carrosse, blanc comme un cristal, richement décoré et prestigieux comme il se doit, nous attend au pied de la bâtisse où loge ma complice. Il est tiré par un attelage de quatre magnifiques Lipizzans, dont les robes immaculées scintillent sous la lumière des flambeaux.
Marguerite demeure quelques instants immobile devant l’équipage, stupéfaite.
Elle éclate d’un petit rire avant de me suivre jusqu’au carrosse.
Une fois installées à l’intérieur, nous quittons Paris.
Du moins, le Paris que je connaissais.
Les rues deviennent progressivement plus sombres. Les rares lanternes projettent sur les pavés des halos tremblants et les silhouettes des passants semblent appartenir à un autre monde.
Ou, plus exactement, à une autre époque.
Marguerite observe le paysage par la fenêtre.
— Vous êtes sûre que vous savez où nous allons ?
— Absolument pas.
Elle se tourne lentement vers moi.
— Cela ne me rassure pas vraiment.
— Ne t’inquiète pas. Je suis très douée pour improviser.
— Cela ne me rassure pas davantage.
Je lui souris avec une pointe d’amertume, héritage de mes erreurs passées.
Le trajet semble durer une éternité.
Puis, soudain, le carrosse ralentit.
Marguerite se penche vers la vitre.
Moi aussi.
Et nous découvrons le palais.
Le Palais d’Hiver.
L’immense bâtiment s’élève devant nous, démesuré, irréel, illuminé par des centaines de fenêtres et autant de flambeaux.
Un palais impérial russe.
Au cœur de Paris.
Je ne savais toujours pas exactement comment un tel monument avait réussi à se téléporter à plusieurs milliers de kilomètres de son emplacement habituel.
Mais, à ce stade de la soirée, je préférais éviter de poser trop de questions.
Notre carrosse s’engage dans la longue allée et remonte une imposante double rangée de gardes.
— Des grenadiers du régiment Préobrajenski, élite de la Garde impériale, nous précise notre cocher.
Les soldats de la Tsarine nous regardent défiler de façon totalement impassible. Droits comme des statues, ils semblent taillés dans la pierre.
Même Marguerite cesse de plaisanter.
Elle serre doucement ma main.
La pression monte déjà.
Je serre la sienne en retour.
— Tout va bien se passer.
— Vous en êtes certaine ?
Je réfléchis quelques secondes.
— Non.
Elle soupire.
— Vous êtes affreuse.
Nous enfilons nos masques.
Le mien représente un visage de chat stylisé, orné de brillants autour des yeux. Marguerite ajuste le sien, en forme de tête de lièvre, les oreilles bien droites et couvert de paillettes.
Pendant quelques secondes, nous nous observons.
Deux parfaites inconnues.
Le carrosse s’immobilise enfin devant l’entrée principale.
Puis nous descendons.
Je m’accroche au bras de Marguerite et avance avec toute la fierté et la détermination dont je suis capable.
Ce qui, compte tenu de l’ampleur de mes paniers, relève déjà d’un certain exploit.
Marcher avec des talons de douze deviendrait presque une partie de plaisir en comparaison.
De nombreux laquais, vêtus de lourds habits officiels de laine noire, rehaussés de gilets et de parements jaunes, accueillent les invités.
Le nôtre nous guide, dans un français parfait, jusqu’au maître des cérémonies, posté derrière son pupitre à l’entrée.
Et là, soudain, l’assurance me quitte un peu.
Il nous demande froidement nos billets de société.
Je les lui tends.
Il les examine.
Longtemps.
Beaucoup trop longtemps.
Puis son regard remonte vers nous.
Il examine nos tenues avec un soin presque chirurgical, nous disséquant de la tête aux pieds comme l’on dissèque un cadavre.
Ses yeux s’arrêtent sur Marguerite.
Puis sur moi.
Puis de nouveau sur Marguerite.
Un léger sourcillement.
Il reste silencieux.
Je me demande déjà si je vais devoir improviser une nouvelle identité, inventer une maladie contagieuse ou, éventuellement, assommer un dignitaire russe avec mon sac à main.
Mais il finit par s’écarter, sans un mot.
Nous sommes entrées.
À cet instant, une contredanse s’échappe du palais.
La musique vient jusqu’à nous, portée par les voix et le bruit d’une foule invisible.
D’autres invités arrivent à notre suite, pour l’essentiel des aristocrates.
Je serre alors la main de ma complice, incapable de contenir plus longtemps mon excitation.
Marguerite me regarde.
— Nous y sommes vraiment.
Je souris derrière mon masque.
— Maintenant, il ne nous reste plus qu’à voler un service à thé à une impératrice russe.
Elle reste silencieuse.
— Dit comme ça, c’est complètement idiot.
— Complètement.
Puis nous franchissons les portes.
Étrange paradoxe que ce Bal des Métamorphoses.
Tout le monde, ce soir-là, semblait avoir revêtu l’apparence d’un autre.
Et moi, pour la première fois depuis mon arrivée dans cet étrange siècle, je n’avais eu besoin de me déguiser en rien.
Chapitre 4 — Le Bal des Métamorphoses
Nous pénétrons dans la salle de bal, tout aussi impressionnées l’une que l’autre, avant d’être rapidement perdues dans la foule.
Cette nuit-là, chacun avait choisi un autre visage.
Certains pour s’amuser.
D’autres, peut-être, pour mieux révéler celui qu’ils étaient réellement.
L’impressionnant orchestre, installé dans une galerie surplombant la salle, attaque les premières notes d’un menuet d’Araja.
Au centre de la grande galerie, illuminée par des milliers de bougies, la Tsarine Élisabeth est immédiatement identifiable.
Elle mène la danse, impériale dans tous les sens du terme.
Vêtue d’un habit d’officier de la Garde en velours vert émeraude, les jambes cambrées dans de parfaites bottes de cuir à talons, le tricorne porté sous le bras, elle évolue parmi les danseurs avec une grâce qui force l’attention et le respect.
Le travestissement ne gâche en rien sa beauté, contrairement à celui de nombreuses dames de la cour présentes ce soir-là.
Proche du mètre quatre-vingt, elle domine la galerie avec une majesté presque intimidante.
Sa peau est d’une blancheur éclatante. Ses yeux bleus, vifs et perçants contrastent avec ses cheveux châtain clair aux reflets fauves, qui encadrent un visage rond, actuellement animé par une joie manifeste.
Malgré les excès d’une vie déjà bien remplie et un corps devenu corpulent, Élisabeth avait conservé des jambes fines et galbées, admirablement mises en valeur par ses bottes hautes.
Les autres femmes de la cour paraissent, en comparaison, ridicules ou, au mieux, profondément mal à l’aise dans leurs caftans masculins trop grands.
Les danseurs sont alignés sur deux rangées et changent constamment de partenaire.
Mais la contredanse se transforme rapidement en chaos sous l’effet de la maladresse de la gent masculine, peu habituée à déambuler en talons dans des robes lourdes de près de deux mètres d’envergure.
Plusieurs chutent et se retrouvent, telles des tortues retournées, incapables de se relever.
Cela amuse énormément la Tsarine, visiblement déjà bien imbibée.
Elle rit aux éclats, bientôt imitée de façon plus gênée par son entourage, dont les sourires et les expressions trahissent, malgré les masques, un évident malaise2.
Assez fière de mon apparence et de ma démarche parfaitement maîtrisée en talons, je m’avance avec désinvolture vers le buffet des rafraîchissements.
J’ai le sentiment d’être une femelle faucon égarée dans un poulailler, entourée de tant de travestis d’un jour, aussi grossiers que maladroits.
Je commande aux échansons une coupe de vin de Champagne pour moi et une eau de groseille pour mon « cavalier », qui me semble décidément trop jeune pour goûter à l’alcool.
Je l’ai déjà perdue, en fait.
En me retournant, je découvre que Marguerite s’est faites emporter par cette folle contredanse.
Je suis, pour ma part, bientôt prise à partie par un petit groupe de nobles russes qui me demande mon opinion sur le dernier roman de Lomonossov et plus généralement sur la littérature de leur pays.
Je réfléchis un instant, hésitante, puis me lance.
— Comme le dira dans un peu moins d’un siècle un écrivain tchèque nommé Borovský, la Russie est un pays de misère, de destruction et d’alcoolisme, dont la plupart des œuvres littéraires ne traitent que de misère, de destruction et d’alcoolisme. Et c’est tout ce qu’apporte la Russie au monde, sans exception.
Le silence glacé qui suit me paraît parfaitement savoureux.
Assez fière de mon bon mot, qui laisse tout le monde coi, je siffle ma coupe, en commande une seconde afin de me donner du courage, puis m’éloigne sans ajouter un mot.
Marguerite finit par revenir vers moi, hilare après avoir dansé.
Elle raconte qu’elle n’a jamais autant ri.
Pour la première fois de la journée, elle semble avoir oublié la Pagode, Madame Gersaint et toutes les maladresses qui lui avaient valu tant de reproches.
Je suis ensuite abordée à plusieurs reprises par des cavaliers qui, en russe ou, parfois, dans un français hésitant, tentent de me séduire en m’invitant à danser ou à partager un verre de tokay.
— Même si votre genre m’intéressait, vous ne seriez toujours pas mon genre.
L’Elena narquoise est en forme.
Je poursuis ma traversée de l’immense salle de bal.
Alors que je cherche à nouveau Marguerite du regard, la température semble chuter d’un coup.
Une rangée de bougies s’éteint brusquement derrière moi.
Une odeur de vanille cuirée, adoucie d’un voile d’iris, vient soudain enivrer mes narines.
Je me fige.
Une femme mûre et imposante, à la chevelure blonde polaire relevée en chignon sophistiqué et vêtue d’une complexe robe longue de cuir noir, vient s’accoler à mon dos.
Elle murmure sans préambule à mon oreille :
— Vous ne devriez pas vous attarder, Elena, puisque c’est ainsi que vous vous faites appeler de nos jours. Vous n’avez jamais apprécié le prénom que j’avais choisi pour vous, en même temps. Mais trêve de palabres. Tenez, prenez la clé du salon de thé et partez au plus vite. Les choses peuvent très vite mal tourner pour vous. Vous vous amuserez une autre fois.
Elle marque une courte pause.
— Et transmettez mes hommages à votre nouvelle Maîtresse. Dites-lui que j’ai apprécié ses quelques mots à mon égard.
Je n’ai que quelques secondes pour croiser son regard au travers d’un miroir à pied.
Derrière son loup noir, rehaussé de pierres d’obsidienne et de plumes de corbeau, je crois reconnaître le gris d’acier de ses yeux morts.
Cette voix, aussi.
Ce ton grave et autoritaire.
Si particulier.
Lorsque je me retourne, il n’y a plus derrière moi que le passage vide.
Il ne manquait plus que le fantôme de ma première Maîtresse pour rendre cette journée encore plus étrange.
Je baisse les yeux.
Dans ma main repose une petite clé.
Je n’ai pourtant aucun souvenir de l’avoir prise.
Suivant ses conseils, par habitude autant que par bon sens, je me glisse à la suite d’un galopin rapportant un plateau vers les cuisines, dans les parties privées du palais.
S’ensuit une déambulation aussi stressante qu’hasardeuse.
Plus je progresse dans les couloirs de l’édifice, moins je sais où je vais.
Un inquiétant portrait de la Tsarine semble un instant suivre chacun de mes mouvements du regard.
Je me cache un moment d’un duo de gardes impériaux dans un placard déjà bien encombré.
La soirée commence à se teinter des couleurs de la défaite.
Une profonde amertume me gagne.
Profonde, mais brève.
Car je finis enfin par atteindre le salon que je recherchais.
Et là.
Sous mes yeux.
Sur l’une des nombreuses tables immaculées.
Le voilà.
Le fameux service à thé de la Tsarine
commandé par ma Maîtresse.
Un élégant ensemble de porcelaine bleue et dorée, peint à la main, d’un charme aussi précieux qu’intemporel.
Pendant quelques secondes, je reste immobile.
Toutes ces péripéties.
Tout ce voyage.
Tout ce bordel…
Pour une théière et quelques tasses.
Je dissimule le service à thé de la Tsarine, soigneusement protégé, sous ma large robe à paniers.
Et c’est dans une absurdité presque administrative que je m’exclame :
— Après tout, Maîtresse Gladys me l’avait demandé.
Cette justification me semble parfaitement suffisante pour cambrioler une impératrice.
Le plus dur me semblait fait.
Tragique erreur…
Chapitre 5 — Le service à thé de la Tsarine
Je reviens dans la salle de bal, quelque peu encombrée sous mes jupons, en entrouvrant discrètement l’une des portes attenantes.
L’ambiance a radicalement changé.
L’imposant orchestre, composé d’une cinquantaine de musiciens, joue désormais un lugubre menuet aux vagues accents orientaux.
Mais plus personne ne danse.
Je découvre les Gersaint, non déguisés, tout penauds et intimidés, près du centre de la salle.
La Tsarine, elle, se tient au milieu de la galerie.
Elle se défait de son veston émeraude, qu’elle confie à l’une de ses nombreuses freilinas, ses demoiselles d’honneur travesties elles aussi en garçons pour l’occasion.
Je découvre enfin Marguerite.
Avec effroi.
Elle est maintenue de force sur un large fauteuil, au centre de la pièce.
Sa tunique est largement déchirée en son milieu, et un flot de sang frais, mêlé de caillots violacés, s’écoule de façon discontinue de son entrejambe.
— Reprenons, Mademoiselle. Et passez-moi mon knout ! crie la Tsarine d’une voix altérée par la vodka.
La foule cesse de rire.
Une autre demoiselle d’honneur s’avance alors et lui tend l’objet.
Un fouet massif de plus de deux mètres cinquante de long, doté d’un lourd manche en bois et d’une épaisse lanière de cuir sombre et durcie.
L’extrémité de celle-ci semble presque aussi rigide qu’une barre de fer, préalablement trempée dans le sel avant d’être séchée au soleil.
Le knout de la Tsarine3.
Sa simple présence semble suffire à faire taire la salle.
Les coups s’enchaînent sans délai, produisant un bruit horrible, douloureux à entendre à lui seul.
Les hurlements de Marguerite sont bientôt accompagnés des cris et murmures horrifiés de l’assistance. Chaque cinglement lui retire un lambeau de chair.
— Qui est ta complice ? Quel est son nom ? Qui vous a commanditées ?
Marguerite parvient, à bout de forces, à livrer une vague description de ma personne.
La Tsarine s’interrompt.
— Donc, une frêle brune en permanence travestie, aux yeux bleus, ou gris, ou même noirs, habillée de dentelle noire d’Espagne et répondant au prénom d’Elena ?
Elle réfléchit quelques secondes.
— ce doit être une espionne de Ferdinand VI et des Bourbons, alors. Qu’on arrête les diplomates espagnols. Nous nous occuperons d’eux plus tard.
— Cela risque de mettre en péril le Pacte de Famille. Sans oublier l’alliance indéfectible entre Ferdinand et le roi de France, lui murmure Ivan Chouvalov, son stoïque chambellan4.
La Tsarine se retourne vers lui.
— Cela ne m’empêchera pas d’écraser Frédéric II et d’envahir la Prusse. Avec ou sans l’aide des Français, je mettrai Berlin sous ma botte !
Propos qui, je le savais, seraient confirmés une dizaine d’années plus tard.
À demi inconsciente, Marguerite ne réagit heureusement déjà plus.
Elle est désormais maintenue par plusieurs grenadiers.
Sa langue est tirée au maximum à l’aide d’une lourde tenaille dorée, tandis que la Tsarine, plus qu’éméchée maintenant, présente à l’assistance le bras en l’air, une inquiétante paire de cisailles.
Elisabeth a beau avoir aboli la peine de mort, la torture reste, elle, plus que jamais, en usage sous son règne.
— Puisque tu n’as visiblement plus rien à raconter…
Marguerite semble alors regarder dans ma direction.
Son regard, larmoyant et perdu, est teinté de regret.
Et peut-être de reproche.
Je pourrais intervenir.
Je ne le fais pas.
Et referme, avec une extrême lenteur, la porte derrière laquelle je me suis dissimulée.
Chapitre 6 — La Fuite
Des hurlements assourdis et terrifiants font alors vibrer les murs.
Je me force immédiatement à ne penser qu’au service à thé de la Tsarine.
Tout s’accélère.
Tout s’agite.
Les grenadiers et les laquais courent désormais dans tous les sens, à ma recherche.
Possédée par le nihilisme né du désespoir, mêlé à mon instinct de survie, je déchire le bas de ma robe, la façonnant maladroitement en une minirobe asymétrique de velours noir.
J’empaquette comme je peux le service à thé dans le tissu récupéré, balance du pied un escarpin et conserve l’autre à la main, comme arme éventuelle.
Puis je me rue, sans plan ni direction, à travers salons et appartements.
Un premier laquais, obèse et imposant, s’interpose rapidement devant moi, bloquant tout passage. Je le laisse m’enserrer entre ses bras dodus. Le piège se referme sur lui : cette proximité me permet de planter profondément mon stiletto dans son œil bovin. Mon instinct de survie décuple ma fureur meurtrière. Je multiplie les coups, encore et encore, jusqu’à réduire ce qui lui sert de cervelle en une passoire sanglante.
Il se relâche enfin, puis s’affale au ralenti dans un bruit sourd. Mon esprit se reconnecte aussitôt au réel, quittant cette frénésie passagère.
Telle une bête partiellement rassasiée, je reprends ma course sans un regard en arrière. Indifférente.
Je decide alors d’injecter une dose supplémentaire d’entropie à cette soirée.
Les flammes des chandeliers semblent danser sur les murs, dessinant autant de silhouettes déformées.
Des milliers de bougies.
À l’unisson.
Je profite au passage d’un chandelier encore allumé.
Un premier rideau s’embrase.
Puis un deuxième.
Puis la fumée.
Et la panique.
Le chaos absolu.
J’avais peut-être légèrement dépassé le cadre de ma mission…
Je poursuis ma fuite en embrasant rideaux et nappes sur mon passage.
Autant que la fête soit totale.
Le désastre gagne rapidement l’ensemble du palais et détourne l’attention de la « petite espionne hispanique » que je suis désormais censée être.
L’édifice est devenu un véritable cauchemar, soldats et invités courent perdus et paniqués dans tous les sens, martelant de leurs bottes le marbre des galeries.
Les ombres projetées par les flammes courent sur les murs et les plafonds, déformant les invités en créatures aux membres interminables.
Plusieurs hommes travestis prennent feu, transformés en grotesques torches vivantes, empêtrés dans leurs costumes encombrants et incapables d’avancer sur leurs talons.
Le palais n’est plus qu’un labyrinthe de fumée, d’ombres et de hurlements.
L’air est irrespirable, toxique, la chaleur insoutenable.
Mon sang lui, bout tel de l’acide dans mes veines.
Mon cœur tambourine hors de contrôle, comme s’il cherchait à passer au travers mes côtes.
Mon souffle est au bord de l’épuisement.
Et je cours encore, indifférente à mes pieds nus et ensanglantés.
Avant de m’arrêter net, haletante, face à un dernier obstacle.
Deux grenadiers armés de sabres-briquets me font face, déterminés et déjà amusés à l’idée de me pourfendre aisément.
Ils ignorent que mon alter ego masculin, ma couverture civile, peut parfois se rendre utile. Il possède notamment un atout jusque-là désuet, mais soudain d’un intérêt considérable : une solide pratique de l’escrime.
Et, justement, du sabre.
Je jette violemment mon chandelier encore allumé sur le soldat le plus proche.
Dans la seconde qui suit, je récupère son court sabre, tombé à terre tandis que son propriétaire s’embrase de la tête aux pieds en hurlant d’une voix devenue enfantine et ridicule.
Effrayé, son acolyte ne tient pas deux échanges face à moi.
J’aime assez le fouet, mais pas au point de vouloir goûter à celui de la Tsarine.
Le dernier garde s’effondre dans un râle là aussi peu viril, mon sabre profondément planté à travers son foie.
Me voilà enfin dehors.
Chapitre 7 — Le Pont Notre-Dame
Je suis de retour au point de départ, sur le pont Notre-Dame.
Seule.
Plus de Marguerite.
Une horde de fantassins russes à mes trousses.
Le palais de la Tsarine ravagé de toutes parts par les flammes.
La Seine, sombre et calme, à mes côtés.
Et, toujours, le service fermement serré contre moi.
Je pouvais abandonner Marguerite, mais certainement pas le service de la thé de Tsarine, ou plutôt celui de Maîtresse Gladys.
J’ai quand même un certain sens des priorités.
Sauf qu’une fois arrivée au milieu du pont, je découvre que son extrémité est barrée par une importante troupe de gardes de Paris, accompagnés du guet royal et de nombreux gardes-pompes.
Derrière moi, les troupes du palais, désormais fous furieux, barrent toute retraite.
Si ma Maîtresse ne pouvait récupérer son service, personne d’autre ne l’aurait.
Et je n’avais toujours aucune envie de goûter au knout d’Élisabeth.
Le pont étant entièrement bordé de hautes maisons, je quitte la chaussée pavée, me rue dans l’étroit espace séparant deux blocs d’habitations et enjambe le parapet.
Dos à la Seine, je fais face aux troupes russes et françaises, parmi lesquelles la Tsarine s’est mêlée, encadrée de sa garde personnelle.
Poussant l’affront jusqu’au bout, je m’incline dans une dernière courbette impeccable.
Puis je me laisse tomber à la renverse.
Je chute dans le vide.
Le pont disparaît sous mes pieds.
Les eaux ténébreuses viennent à ma rencontre.
Je plonge dans un univers d’une opacité absolue.
La Seine referme ses mains noires sur moi et me glace instantanément jusqu’aux os.
J’inspire par réflexe.
Une eau sale et épaisse envahit mes poumons, obstrue mes alvéoles et accélère ma descente vers le néant.
Le poids du service de porcelaine, toujours plaqué contre ma poitrine, m’entraîne inexorablement vers le fond.
Ma conscience s’efface peu à peu.
Je sombre dans ces eaux sombres, certaine de ma mort.
Ma dernière pensée est pour ma Maîtresse.
— J’aurais essayé, Maîtresse. Vraiment. Je suis si désolée…
Et soudain, c’est la nuit.
Épilogue
Puis tout disparut.
Et, immédiatement après :
— Elena ?
La voix de ma Maîtresse.
Je me réveille, visiblement intacte, aux pieds de Maîtresse Gladys.
— Vous êtes encore partie très loin, ma chère Elena.
Je lève les yeux vers elle, encore incapable de comprendre où je suis.
— Le service…
Maîtresse Gladys soupire.
— Oui. Le service à thé que je vous avais demandé. N’oubliez pas de me le rapporter la prochaine fois.
Je regarde autour de moi.
Marguerite a disparu.
Son regard espiègle, lui, semble pourtant être resté quelque part avec moi.
La Tsarine, elle aussi, a disparu.
Mais, sur le sol, près de ma main…
Quelque chose tinte doucement.
Un tintement fragile.
De porcelaine.
Notes explicatives
1 Les robes à panier : Vêtement féminin emblématique du XVIIIe siècle. C’est précisément cette structure rigide et encombrante qui rendait les « bals des Métamorphoses » si compliqués et ridicules pour les hommes de la cour. Il s’agissait d’un jupon renforcé par des cerceaux de baleines de bambou, d’osier ou de métal. De forme ronde initialement, les robes évoluent sous le règne d’Élisabeth pour devenir plate devant et derrière, mais extrêmement large sur les côtés.
- Le Bal des Métamorphoses : Bal organisé régulièrement par la Tsarine, au cours desquels les hommes devaient être travestis en femmes et les femmes en hommes. Le but était de mettre en valeur ses jambes, de ridiculiser les hommes et de mettre les autres femmes dans l’inconfort. Elle seule s’en sortait grâce à sa haute taille.
- Le Knout : Fouet long à nœud apparu au XVeme siècle en Russie, d’origine incertaine (tatare ou germanique), utilisé pour les châtiments corporels des criminels. Il est toujours utilisé dans les bagnes de Sibérie.
4; La Tsarine Élisabeth Petrovna (1709-1762) : Fille de Pierre le Grand et Grande Impératrice de 1741 jusqu’à sa mort. Figure majeure des Romanov du XVIIIème siècle. Aboli la peine de mort et fonde la première université russe à Moscou. Elle incarne l’âge d’or du Baroque russe. Remporte la Guerre de 7 ans, alliée aux Français face aux Prusses, et fait une entrée triomphale à Berlin en 1760. Personnalité flamboyante réputée pour sa beauté, son goût de la mode (plus de 15000 robes) et ses excès (alcool, table, luxure).
Playlist
Contenu de la playlist (un morceau qui illustre l’ambiance de chaque chapitre):
1. Le Basculement
Purcell – Music for a While
2. À la Pagode
Rameau – Les Tendres Plaintes
3. L’Art du Travestissement
Purcell – The Fairy Queen, One Charming Night
4. L’arrivée au Palais d’Hiver
Rameau – Ouverture de Zaïs
5. Le Bal des Métamorphoses
Rameau – Menuet / danse des Indes galantes
6. La Tsarine
Handel – Sarabande
7. L’ancienne Maîtresse
Purcell – Dido’s Lament
8. Le Service à Thé
Rameau – La Poule
9. L’Interrogatoire
Detuned Mini Bass – HavocHarpa
10. La Fuite
Vivaldi – L’Été, Presto
11. Le Pont de Notre-Dame
Purcell – Funeral Music for Queen Mary
12. Générique de fin Siouxsie and the Banshees – Spellbound