Bête comme ses pied, mise à pied, se lever du bon pied, va-nu-pieds, ça lui fera les pieds, aucune partie du corps ne fait l’objet de tant d’expressions. Pour rendre hommage aux extrémités du bas, un évènement singulier fait son retour dans la sphère kinky parisienne : le fameux Sunday Feet. Le concept : dans un joli salon aux meubles designs, des fétichistes massent les pieds de Dames assises dans de confortables fauteuils, un thé à la main et ceci, pendant trois heures d’affilées. Une ambiance plus conviviale que sexy. Mes orteils en vibrent encore.
Parmi les fétichismes, celui du pied serait le plus répandu, on le retrouverait dans toutes les cultures. À l’heure des ventes de photos de pieds à tout va sur le net, combien d’adeptes savent réellement faire plaisir à une Dame ? Voilà peut-être une piste : des passionnés de massage de pieds se retrouvent cet après-midi de dimanche ensoleillé au Sunday Feet. Vers 14H, me voilà pénétrant dans un appartement style loft au dernier étage d’un bel immeuble du centre de Paris. Maîtresse K m’accueille d’une bise. Si tu suis mon blog, tu connais l’organisatrice aux cheveux rouges frisés ordonnatrice de la fameuse Nuit des K que je fréquente régulièrement. Elle m’explique : “j’avais créé les Sunday Feet il y a 10 ans, j’ai arrêté à cause des confinements du Covid. Mais régulièrement, des fétichistes me relancent à ce sujet, me pressant d’en refaire. C’est chose faite.”
Grâce à de larges fenêtres, les lieux offrent une vue imprenable sur la Tour Eiffel, la Seine et ses bateaux-mouches. Je me sens tout de suite à l’aise dans le vaste salon design où va se dérouler la réflexologie-party. Les tons bleu, blanc et beige induisent déjà la détente. Autour d’un grand tapis rond bien épais, sont disposés cinq fauteuils modernes aux formes arrondies ou de style plus ancien et un grand canapé qui appelle à la sieste. Je ne sais quelle option choisir pour poser mon divin séant.
Fétichiste ne veut pas dire forcément soumis
Je discute avec deux sympathiques Dames arrivées en même temps que moi : une certaine Dolcé aux sublimes cheveux rose pâles et Miss Bopied une habituée de la Nuit des K. Mais cet après-midi, pas de jupe en cuir ni de bas résille, mais plutôt une jolie tenue décontractée comme un dimanche en famille si j’ose dire. Pour ma part, j’ai quand même fait péter le legging wetlook. Les trois propriétaires d’orteils que nous sommes, espérons avoir affaire à de bons adorateurs doués de leurs doigts. Maîtresse K nous rappelle qu’il ne s’agit pas d’un évènement BDSM :”les participants sont avant tout des fétichistes, pas forcément des soumis. Mais il est possible de faire quelques pratiques comme du piétinement ou autre si le participant est OK.” Je ne sais comment, la conversation dévie sur les bienfaits de la gifle, une pratique trop peu connue et si utile, une méthode instantanée qui permet de remettre le cerveau du soumis à sa place.
Ah ça sonne ! Ça y est, dans quelques secondes, le salon stylisé du Sunday Feet va devenir le théâtre d’un lâcher de fétichistes. Les voilà qui se présentent à nous sans trop de protocole, nous ne sommes pas en soirée BDSM je le rappelle. Côté âge, le casting de cinq pieds tendres va de la trentaine à la cinquantaine: certains affichent une mine débonnaire. Pour briser la glace, thé, café, jus nous sont proposés par deux membres de l’équipe du Sunday Feet : Greg, l’assistant à poigne de Maîtresse K, et Lachocolartist, le soumis transi de l’organisatrice.
Les fétichistes doivent s’asseoir par terre sur le fameux tapis bien moelleux, autour duquel les Dames sont disposées. Je me retrouve avec un soumis à chaque pied. Sur mon pied gauche Laurent commence par me masser les mollets. Ses premiers émois remontent en classe de terminale “grâce à une professeure de maths en escarpins noirs”. Il fut aussi séduit “par les pieds systématiquement nus de la journaliste de l’émission Grand Écran dans les années 2000.” Laurent aime en particulier le gros orteil verni et la cambrure du pied féminin. Ça ne m’étonne pas, dans le bouquin Érotisme du pied et de la chaussure (éditions Payot), William Rossi écrit :” la longue courbe intérieure est considérée depuis des temps immémoriaux comme un caractère érotique du pied (…) Notre mot “fornication”, vient du latin fornix qui désignait l’arc des aqueducs sous lesquels les prostituées forniquaient avec leurs clients.” Comme quoi, l’obsession plantaire ne date pas d’hier !
Si le toucher de Laurent est franc, il manque d’assurance. Je lui montre comment j’aime être massée, il faut appuyer sur les points quelques secondes relâcher, recommencer. Je l’autoriserai à embrasser mes orteils qu’il honorera avec des airs de garnement qui déguste des bonbons volés. Laurent n’est pas pratiquant BDSM même s’il m’avoue un peu hésitant avoir déjà apprécié la fessée.
Mon pied droit, lui, glisse sous les doigts de Nicolas une bouille charmeuse déjà croisée en soirée. Il a débuté très tôt dans le BDSM, initié par une femme plus âgée : “J’ai commencé avec le fétichisme des pieds, c’était le plus accessible.” il a connu comme moi les Nuits Élastiques aux Caves Lechapelais, les Nuits Dèmonia à la Loco, ça ne nous rajeunit pas ! Un fétichiste de haut vol donc le Nico, on sent des heures et des heures de pratique, des kilomètres de pieds massés vernis ou non, avec ou sans oignon. Le connaisseur trouve la bonne pression selon son intuition, il badigeonne mon pied de lait hydratant laissé à disposition par Maîtresse K, il n’oublie aucune partie comme le talon. Ce garçon a l’air bien connecté à son corps, et donc à mes orteils. Il me raconte qu’il masse et se fait masser souvent, bref, ça fait partie de son mode de vie. Après m’avoir demandé la permission, le voilà allongé, la langue tendue passant consciencieusement entre chaque orteil. Je frissonne !
Zone érogène à vénérer au Sunday Feet
Il y a de quoi prendre son pied, il comporte 7200 terminaisons nerveuses presque autant que dans le clitoris ou le gland. Le caractère sensuel et sensoriel de la plante n’est plus à démontrer. Aussi faut-il les vénérer, le pied est “un chef d’oeuvre d’assemblage”, selon Léonard de Vinci. Certainement un brin féticho, l’artiste star de la Renaissance s’y intéressa de près comme tu pourras le constater dans l’extrait tiré de l’Érotisme du pied et de la chaussure, que je publie en complément à la fin de ce compte-rendu.
Miss Bopied et Dolcé semblent aussi perchées, alors que tous les fétichistes du Sunday Feet sont à pied d’oeuvre. Par les larges fenêtres, un fort rayon de soleil m’éblouit, je ferme les yeux, je distingue des formes orangées et abstraites. J’entends les conversations, ça porte aussi bien sur le BDSM, le gluten que le fait de perdre une pointure de chaussure suite à un régime.
“Il va falloir bientôt changer de masseur !” prévient Maîtresse K. Laurent va alors chercher une bassine d’eau tiède et me savonne les pieds. J’irai terminer le rinçage dans la douche. Ça sonne ! Une nouvelle Dame dans un style gothique nommée Démancia fait son apparition, accompagnée de sa femme.
Les fétichistes se décalent au fil du tapis, un Tournez Manège version panard ! Un certain Kévin se présente à moi, tout sage dans sa chemise noire. Le massage commence sans que nous échangions un mot, c’est bien aussi ! Déjà massée depuis plus d’une heure, je décolle direct, emportée par la puissante détente, tout mon corps ressent les ondes provoquées par les doigts de Kévin. Le gars se débrouille pas mal, néanmoins je lui explique ce que j’aime, les zones précises à stimuler d’une certaine manière, celles qui peuvent être douloureuses à cause d’opérations passées, chaque pied a son histoire. C’est tellement plus simple quand les choses sont dites n’est-ce-pas ? Pour Kévin aussi, le fétichisme des pieds a été la porte d’entrée vers d’autres contrées. Il pratique désormais jeux d’impact, servitude et son dessert favori le trampling, quelle surprise !
Symbole phallique
J’autorise Kévin à embrasser mes orteils la partie qu’il préfère, à bien les sniffer.. Il me confie : “Enfant, j’étais hypnotisé par les photos de sandales dans les magazines. Au collège, l’obsession se confirmera “au cours de gym quand les filles enlevaient leurs chaussures.” Intéressant… De quoi s’allonger sur un divan ! J’adore jouer à la psy abusive appliquant la théorie de Freud, selon laquelle le pied remplace le pénis… Tout mon corps se relâche, aucune tension à l’horizon, profitons car rien ne dure.
Un dernier changement de masseur après un nouveau lavage de pieds, me permet de faire connaissance avec Ruben. Mais ce sera de courte durée, il est l’heure d’arrêter. Je regarde ma montre, je n’y crois pas ! Pendant trois heures, mes pieds ont été malaxés en long en large et en travers telle la pâte dans le pétrin avant la cuisson d’une miche de pain. Pour des instants croustillants !
Je rentre chez moi cerveau en off, seul mon corps me dirige, je flotte. Le lendemain, en écrivant ces lignes, je ressens encore sur la plante, les vibrations des doigts de ces messieurs. Me vient alors cette évidence : nos pieds d’humain nous tiennent debout inlassablement, et pourtant ils sont négligés, méprisés. C’est peut-être pour cela aussi que tout va mal de nos jours. Le monde perd la tête, parce qu’il perd pied. Pour ma part c’est certain: l’adoration de mes extrémités me ramène au présent. Alors je garde les pieds sur terre.
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Extrait de Érotisme du pied et de la chaussure de William Rossi – Editions Payot