Autant je trouve la littérature érotique parfois ennuyeuse, autant les mots décadents lus à haute voix par leur auteurice me font vibrer. J’ai découvert Les Lectures Scandaleuses, l’un des rares événements récurrents de récits érotiques à l’oral qui se tient chaque mois à Cris et Chuchotements. Tu ne connais pas ce lieu ? Il s’agit de l’unique club parisien dédié au BDSM, un joli écrin. Cela fait deux ans que Les Lectures Scandaleuses s’y déroulent et c’est un succès. Petit croupion, je t’emmène avec moi à la rencontre de cette communauté fort sympathique qui aime frissonner à l’unisson du public.
Je suis d’abord passée prendre le thé chez Gala Fur à Saint-Germain-des-Prés. Écrivaine et Domina, la Dame a signé de nombreux romans dont Les soirées de Gala, (La Musardine) où elle narre ses expériences cocasses des nuits SM des années 90 entre Paris, Londres et Cologne. C’était l’époque où on disait “SM” et non “BDSM” ou “kink”. J’avoue avoir parfois pioché quelques inspirations dans Séances (la Musardine) un autre de ses livres. Nous avons tant discuté de la vie et de l’acceptation du temps qui passe, que me voilà en retard aux Lectures Scandaleuses.
Cela fait un bail que je n’ai pas mis les pieds à Cris et Chuchotements, mythique club de la rue Truffaut, situé entre le calme résidentiel et bourgeois de Cardinet et le festif canaille de la place Clichy. Autant je connais l’élégance des lieux, autant je participe pour la première fois aux Lectures Scandaleuses dont se tient ce mardi soir la 22ème édition. Il était temps ! Merci Justine Lascive de m’avoir poussé au cul.
À la porte discrète, je sonne. Dans sa robe panthère, Carlotta à la sensualité sauvage, m’accueille bien aimablement. La directrice des lieux prend mon vestiaire et mon prénom, puis elle me tend une carte que je devrai donner au bar pour comptabiliser les boissons. Il est obligatoire de prendre au moins un verre (10€ pour un soft me concernant). Sinon, l’entrée est gratuite.
Un lieu sulfureux pour les Lectures Scandaleuses
Je descends un étroit et sombre escalier à la moquette épaisse et j’atterris dans le salon cosy aux plafonds voûtés avec pierres apparentes, décoré dans un style très sadien avec grands miroirs aux cadres larges et dorés, fauteuils Louis XV, statuettes exposées en vitrine. Le tout mélangé avec de charmants anachronismes comme la pochette de la BO du film Emmanuelle surplombant un vieux tourne-disque en bois.
Ouf ! Les Lectures Scandaleuses n’ont pas commencé. Mais la pièce est déjà bondée, ça bavarde joyeusement, ça rigole. J’échange quelques mots avec Pascal à l’humour pince-sans-rire, qui fût maître des lieux pendant 26 ans et qui aide maintenant Carlotta à prendre le relai. J’ai ouï dire que Pascal écrivait ses mémoires. Je serais curieuse de m’y plonger, il s’en est passé de belles ici ! Ne serait-ce que lors des célèbres Ventes aux Esclaves toujours programmées chaque mois.
Le club a été refait mais il y a toujours la fameuse grande roue verticale où un.e soumis.e peut être attaché.e, une roue de l’infortune ! On ne s’emballe pas Madame Gladys ! Pascal m’explique que les espaces “jeux” ne sont pas accessibles ce soir.
Je prends un jus de pomme et je m’installe sur les marches de l’escalier. Il n’y a plus de place sur la petite trentaine de chaises disposées en rang face à une scène improvisée. Je le saurai pour la prochaine : mieux vaut arriver à 19h.
Pas de dress-code précis, hormis d’être habillé en tenue de ville élégante, mais il est tout à fait possible de s’exhiber dans sa tenue fétichiste préférée et certain.e.s ne se sont pas gêné.e.s. ! (Je rappelle que l’utilisation de l’écriture inclusive chez moi, n’a rien à voir avec de quelconques engagements féministes, mais bien avec le désir de sadiser le vieux soumis-lecteur.)
Luccio, artiste burlesque chaleureux et co-créateur des Lectures Scandaleuses s’apprête à animer la soirée dans sa cape pailletée : “il y a deux ans, Clarissa Rivière (mon amie que tu connais bien désormais), m’a mis en relation avec l’autrice de romans érotiques Coline Farah et nous avons testé une première édition avec une performance mariant shibari et poésie. Le concept est né: des lectures avec à chaque fois un show burlesque, de la danse, du chant, du kink bref toutes sortes de disciplines artistiques. Il y avait un manque dans le paysage littéraire parisien et peu à peu, l’engouement s’est accéléré, le rendez-vous est devenu mensuel. Coline n’ayant plus le temps, c’est Bagheera qui l’a remplacée.”
Place à la première lecture : Ô surprise ! Une chanson ! La dernière inspiration coquine de Marie-Anne Sévin en corset et robe de vinyle, plus fine et croustillante que du Patrick Sébastien. Le titre : Le tapis de Mamy ou les mémoires d’une carpette qui en a vu des choses… Puis un homme et une femme, à priori des habitués, liront des échanges, correspondances aux téléphones qui font vasciler le bas-ventre.
Vibration des mots dans les corps et les esprits
C’est au tour d’un jeune binôme fais comme la rosée qui ne rate jamais une édition des Lectures Scandaleuses. Dans une robe fleurie et ajustée, tenant un dahlia blanc à la main, La Montespan lit en duo avec Oscar, l’auteur du texte tout en suggestions poétiques :
”Votre art osé vient arroser
Ma corolle d’une douce rosée,
Mes lèvres écartent à votre appel, leur pétales roses
Et se parent d’un collier de perles sur lesquelles il se pose.”
La Montespan m’explique qu’elle “aime transmettre des émotions, partager le sens et les sens ici dans l’érotique, par les intonations, le timbre et le jeu.” D’ailleurs, elle excelle sur Insta en lectrice de poésies piquantes à l’univers vaporeux et raffiné. Oscar partage aussi ses rimes sur le réseau social, il est accro aux Lectures Scandaleuses depuis quasi les débuts : “Lire à voix haute, c’est toujours un risque de révéler une partie de soi, de trébucher en lisant. C’est ce qui rend l’exercice de style stimulant.”
Dans un genre très différent, Antoine Saint-Michel, nous fait bien marrer avec son Tuto d’aftercare pour les nuls. L’aftercare, c’est ce moment après la séance où le Maître prend soin de sa soumise (valable pour Domina/soumis bien sûr). L’auteur s’en donne à cœur joie sur le ton du détachement total. Extrait :
”Voyant qu’elle (la soumise) tombe de fatigue, votre sens aigu de la compassion doit vous amener à redoubler de soins envers elle. Pour l’empêcher de tomber, vous la suspendrez au plafond, bras bien tendus attachés par une corde en chanvre, le chanvre dont elle apprécie tant l’odeur, lui montrant ainsi toute l’importance que vous attachez aux plaisirs de ses sens. Et puis vous lui avez offert des crochets au plafond pour son Noël, il faut s’en servir !”
À la pause, je ne manque pas de prolonger la drôlerie en discutant avec Antoine, dominant-blogueur comme moi (l’intégralité du “tuto” figure sur son site ici). Il me confie : “mon ego adore parler en public, et pas seulement pour de l’érotisme. Je suis toujours tendu avant, trac et tout, et puis une fois lancé c’est le bonheur. De là à être excité, je ne crois pas, mais je compte sur les rencontres rendues possibles par l’événement pour ça. Quant à partager, c’est pour moi la raison d’être de la lecture et de l’écriture.” La première fois qu’il est venu, Antoine s’est heurté à l’unique cahier des charges: on ne peut lire que les textes que l’on a soi-même écrits : “j’étais un peu surpris… je me voyais déjà en toute fainéantise lire Les Bijoux ou tout autre écrit inspirant”. Pour l’occasion, Monsieur le Maître a donc dû se casser le cul !
Dans le désordre, je me souviens aussi d’une trentenaire et de son histoire d’appel du ventre mêlant cuisine et délices lesbiens, d’un jeune auteur et de sa scène d’impact ultra brat et d’un monsieur narrant un 31 décembre excitant aussi poétique qu’indécent. Bagheera, l’autre fondatrice des Lectures Scandaleuses, nous happe par un brûlant crush, une rencontre sur un quai de gare. Nous voilà dans la tête d’une voyageuse désirant follement un homme qu’elle vient de croiser. J’oublie certainement des lectrices et lecteurs tellement il y en avait, pardonnez ma mémoire saccagée par les écrans. D’ailleurs, ça fait grand bien de s’en passer ici, et de parvenir à se concentrer plus de vingt secondes.
Je suis frappée par l’éclectisme des textes, leur qualité, la variété des personnalités de toutes générations. Celles et ceux avec qui j’ai bavardé, expliquent cette réussite par le non jugement, la bienveillance du public, la tolérance, la simplicité, l’autodérision, le lieu d’exception et ses hôtes, bref le bon état d’esprit qui font que tout le monde se lâche sans gêne, même les débutants.
Et ça me donne envie un de ces quatre d’en faire autant, ce ne sont pas les textes qui manquent sur mon blog. Je pourrais aussi forcer quelques talents de mon cheptel à venir exhiber leurs maux. Ils portent la plume aussi bien dans le derrière que sur le papier. J’y pense en écoutant Clothide B, sissy enthousiaste, mi-écolière, mi-soubrette. Elle participe à ses deuxièmes Lectures Scandaleuses, et la voilà qui déclame ses rimes écrites il y a quelques jours. La sissyfication, comme secret de jouvence :
“Une vie immortelle au parfum de pensées
Aimant être soubrette ou bien charmante hôtesse
D’accueil des gens qui passent, d’accueil des gens qui pressent
Mais, ell’, prenant du temps qu’ell’ saura bâillonner
Je pourrai bien vieillir, tout prêt à ses côtés
Ell’, ne le fera pas, et comme une prouesse
De mots posés si justes, en si vraie poétesse,
Elle m’ ELIXIRERA de mon éternité.”
La lecture du dernier ver lui donnera un frisson inopiné. Clothilde vend ses recueils de poèmes BDSM, je lui en achète un évidemment ! Pour cette adepte de féminisation “forcée”, Les Lectures Scandaleuses constituent une belle occasion d’être vue et écoutée : “C’est très « égotique », j’en conviens. Et les propos érotiques renforcent encore plus cette excitation séductrice avec un public, de façon autant visuelle et auditive que émotionnelle. Et c’est gratifiant quand vous percevez que celui-ci réagit à vos mots, d’autant plus prégnant que ce sont « les vôtres. »
La soirée compte à chaque fois un spectacle burlesque, cette fois des performances de Calie Tee, et donc de qualité. Et ce n’est pas qu’un jeu de mot ! L’artiste couronnée il y a deux ans “Queen” du Cabaret Burlesque Festival a chanté, joué de la guitare, déclamé des textes hot et bien sûr, s’est effeuillée dans les codes hors-normes du genre. De quoi casser le rythme pour mieux revenir ensuite aux lectures.
Il est bien 23h passées quand nous quittons les lieux. Sous les voûtes, ont résonné avec déraison tant de mots fantasmés, que les pierres réverbéreront à l’infini leur magie sur les corps libérés des prochaines soirées.
Extraits des lectures reproduits avec l’aimable autorisation des auteurices.
Les photos sont celles fournies par les organisateurs. Il est interdit d’en prendre.
Pour participer à la prochaine édition, la 23ème, des Lectures Scandaleuses le lundi 25 mai à Cris et Chuchotements à Paris, il faut s’inscrire ICI.
Pour se tenir au courant, voici le compte Insta des Lectures.
Si tu vis en province et que toi aussi, tu veux organiser des Lectures Scandaleuses dans ta ville, le concept et une charte ont été déposés par Bagheera et Luccio. N’hésite pas à les contacter via le compte Insta des Lectures.
Merci chère Madame la Maîtresse pour votre compte-rendu et pour la citation fidèle de mes propos si profonds que je m’en éblouis moi-même.
Précision pour rassurer vos (millions de) lecteurices quant à la magie des Lectures scandaleuses : je ne me suis rien cassé, ni pour me préparer auxdites lectures, ni sur place.
Aux plaisirs.