Un monologue sur le masochisme

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Masochisme, connaîs-tu l’étymologie de ce mot qui semble barbare ? L’origine est finalement plutôt raffinée : masochisme vient de Leopold Von Sacher-Masoch, l’auteur autrichien du roman La Vénus à la fourrure. L’écrivain y narre ses aventures qui font mal tout en faisant du bien. Il fallait donc un autre texte littéraire pour rendre hommage à la pratique, en l’occurrence les maux rédigés par E Fausty que j’ai rencontré aux Lectures Scandaleuses évènement mensuel au club Cris et Chuchotements à Paris. Pour le jeune homme, il s’agissait de son premier écrit sur le sujet, qui plus est lu en public avec coeur. Ce texte m’a frappée si je puis dire, par son rythme, son audace, son honnêteté et ses transgressions. Un égo trip masochiste que je te livre ici, avec l’aimable autorisation de l’auteur.

“Ce soir-là, j’étais peut être un musicien, ou plutôt même, un instrument. Pour moi une séance de BDSM emprunte de masochisme, c’est un peu comme faire un bœuf, une musique improvisée. Plus surprenante avec des inconnus, plus complice avec des connaissances. Ainsi je vous passe les discussion sur les gammes à jouer, l’installation du matériel, l’accordage, bref, tout était en place, nous commencions à jouer.

Cette fois-ci, mon rôle est celui du soumis. Ceux qui pratiquent l’impact de ce côté du bâton le savent : la douleur -pas seulement, mais c’est une composante importante- nous transporte dans d’autre état, nous en devenons ivre, nous y trouvons une extase. Mais, parfois, cette ivresse prend son temps à venir et la douleur reste crue, sans charme, c’est juste de la douleur et elle devient alors vite insupportable. Alors vient le doute. « Déjà? »« Merde, j’ai l’impression que je ne vais pas pouvoir tenir ! » « était-ce vraiment ce que je voulais ? « J’ai si mal si vite…Trop vite !»

Arrêter ? Certainement pas ! De l’ego, certainement. De la culpabilité aussi. Déjà ce n’est pas un récital, je ne suis pas seul à jouer. Et surtout quel gâchis ! Le masochisme est un échange  : l’un offre sa souffrance et son tourment, l’autre offre sa cruauté bienveillante. Lorsque je j’assume un rôle de dominé, je suis un instrument dis-ai je. Soit donc inspiré toi qui aime la musique. Fait donc chanter mon corps et mon esprit, que ton oreille apprécie la mélodie de mes gémissements, que tes mains sentent mon corps vibrer, joue donc de ma peau et de mes cordes, éprouves-les s’il te plaît, mais sans jamais les casser. Les gens ayant la sensibilité pour partager cette vision de l’art, ne sont pas si communs.

Combien de fois ce don de soi s’est heurté à de l’incompréhension, voir de la peur. Je me souviens d’une partenaire vanille mais curieuse qui avait voulu s’essayer à cet exercice mais une fois la scène mise en place, une fois venu le moment de vérité me gratifia de la question la plus navrante et la plus lamentable que l’on puisse formuler dans une telle situation : « Et maintenant, je fais quoi ? ». La question me blessa bien plus que n’importe quel « traitement » que j’aurai pu recevoir et j’ai hésité à répondre « je sais pas monte une multinationale !», mais je me suis contenté d’un simple « Laisse tomber, arrêtons là c’est ridicule »

Un partenaire inexpérimenté mais sincèrement sadique aurait demandé « Et maintenant, je peux faire tout ce que je veux ? » ou à la limite « Quand est-ce que je dois m’arrêter ? ». Rien de pire que les gens qui veulent juste vous faire plaisir quand vous voulez juste qu’on vous fasse mal.

Alors que cette fois-ci, la fortune m’offre un cadeau rare : une tortionnaire d’une délicieuse cruauté, avide, pure, sans remords, presque faite sur mesure. Quel ingrat je serai d’abandonner maintenant. J’ai moi même tacitement promis de m’en montrer digne en m’engageant dans cette session: c’est donc devenu une question d’honneur, je ne veux pas décevoir ma partenaire ni gâcher son talent.

Alors je m’entête, je serre les dents. Mon corps se crispe et me renie mais ma bouche reste close. J’en redoute le prochain coup. Mais je le crains autant que je le désire, et je lui ferai honneur, je l’encaisserai. Tant pis, c’est le jeu du masochisme, j’ai voulu être ici, j’y suis, un peu de courage merde ! Bien sûr je rigole moins, mais je tiendrai ! Je tiens, je tiens encore, mais je sens que le coup de trop va partir,c’est probablement le suivant, bon sang, il faut tenir…

Mais soudain à sa place, un toucher. Une caresse. Un temps mort. Un soulagement passager, une douceur qui contraste tant avec ces coups, c’est une guérison sensuelle. « Ça va ? » demande une voix adoucie par l’inquiétude. Je réponds avec un pitoyable sourire de défi. Et la musique reprend.

Puis vient une chose que je ne saurais décrire autrement que par cette expression « désespoir heureux ». Quand la cruauté s’exprime sur moi à nouveau, quelque chose en moi s’enfuit. J’ai soudain l’impression de m’accommoder d’avoir tout perdu, de n’être rien, que cela n’a plus aucune importance. J’ai mal ! Tant pis ! Bien fait pour moi après tout. J’ai pas le temps de penser à moi. J’ai mal.

Dans ces moments quelque peu intenses, mon esprit se met à divaguer, il est assailli de visions, de flashes, de choses que même dans le cadre de cette pratique, par pudeur, je ne pourrais exprimer à voix haute : tenez par exemple, la perspective de ma peau rougissant, marquée d’esthétiques motifs géométriques me ramène maintenant à la Rome antique. J’aperçois alors ces gladiateurs, ces corps musclés et luisants, cicatrices en croix, habillées essentiellement de lanières de cuir, ecce homo, me dis-je, j’suis pas pédé, mais je crois bien que ça m’exciterait bien quand même !

Cette réflexion imbécile m’arrache un sourire que je ne parviens pas à réprimer et qui trahit mon égarement auprès de ma partenaire. « Tu te marres ? Je vois, pas de soucis ! » réagit-elle. Parfois, je ne peux pas m’en empêcher, il m’arrive de vouloir gérer ces situations avec plus de panache que nécessaire ou de raison. « Attends ! » je m’écris, « c’est juste que ma mère me frappait plus fort que ça, c’te blague ! » .

Au même moment, à environ 5800 km de là, se joue au Yankee stadium un match de baseball entre les Yankees de New York et les Astros de Houston. Le batteur, Spencer Jones est calme et concentré. Un poignet souple, belle rotation des hanches, le mouvement est précis et puissant, la batte frappe impeccablement la balle Shlack ! qui est éjectée du stade. C’est un home run, la foule est en délire. Le coup que je viens de recevoir sur mon dos me fait douter : “étais-je véritablement un instrument ou une balle de baseball ? » 

« Tu disais ? » s’enquiert ma partenaire. À peine remis de mon tour du monde, je réponds : « j’ai cru sentir un truc, Ça doit être un moustique ! » . Schlack ! Et c’est une autre performance de Spencers Jones qui me caresse le dos. « Maman, c’est toi ? » j’ose encore dans un souffle.

Une main m’attrape les cheveux avec vigueur « Arrête tes conneries ! ». J’ai peur. J’aime avoir peur, peur que ça soit trop, et là, ça serait tellement trop, alors avec enfin un peu de sagesse je concède : « Pardon madame ! » Une respiration, un dernier pas en arrière, m’est accordée avant l’acte final.

La musique reprend, son rythme est plus effréné, presque insoutenable. Une autre vision me traverse, ça dure un quart de seconde et pourtant : une couronne d’épines. Jésus m’apparaît. Je vois son dos comme le mien mitraillé de coup. N’allez pas croire que je m’identifie à lui. Qu’il aille se faire foutre avec son pain et sa croix. Merci Ponce Pilate ! Oui comme lui j’endure, comme lui, je tends l’autre joue, mais si dans mon délire je devais être une figure divine, alors ça sera l’antéchrist. Je ne souffrirai pas pour laver l’humanité de ses péchés non, je souffrirai pour qu’elle crame avec moi ! Je veux que chaque coup que je reçois, qu’elle le reçoive en double, qu’elle gémisse avec moi car elle est à mon image et je la hais au moins autant que je me hais moi-même. Fait moi mal, brise moi, punit moi, fais moi donc payer pour tous les efforts que j’aurai dû faire, cette souffrance que je ne me suis pas infligée moi-même et qui aurait fait de moi un meilleur homme. Frappe-moi, encore et encore jusqu’à ce que je cède, que je me pardonne et que je t’implore…d’arrêter.

Je ferme les yeux, tout disparaît. La douleur efface tout. Les millions de possibilités de pensées parasites, la joie, les regrets, les questionnements, les souvenirs, tout s’efface devant un seul et dernier dilemme que je ne parviens pas à trancher : encore, ou stop. Frappe-moi encore, ou arrête. Encore. Arrête. Encore ? Arrête ?

Soudain, je craque, « Stop ! Stop ! » C’est le dernier mot que je parviens à articuler. « On arrête là ? » me demande doucement ma partenaire; J’arrive à peine à acquiescer. L’on me détache, ma tête tourne, je m’assois par terre hébété, l’esprit vide, libre, prêt à renaître. Je vais bien, je vais mieux.

Le lendemain, je contemple dans le miroir les marques de mon masochisme sur mon corps, elles me rendent fier, comme une médaille en chocolat rend fier un enfant sage. Je ne suis ni instrument, ni balle, ni gladiateur, juste moi. Ouais fuck Jésus ! Je ris en enfilant ma chemise.”

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